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L'Algérie a besoin d'excuses et de réparations de la France – pas d'une leçon d'histoire | Algérie

Clarifier le passé est une tâche notoirement difficile dans le meilleur des cas, mais exceptionnellement en relation avec l'histoire intensément sanglante de l'Algérie.

La France, son ancien colonisateur, a depuis longtemps dissimulé les atrocités qu'elle a commises, les faits sont donc fréquemment contestés. Cela a prolongé la colère et le ressentiment parmi les victimes d'une aventure impériale qui continue de diviser les deux nations.

Le président français, Emmanuel Macron, veut changer tout cela, et a nommé un professeur d'université parisien renommé pour faire la lumière sur «la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie» d'ici la fin de cette année. L’objectif ultime de Benjamin Stora sera d’éclairer l’horreur de ce qui s’est passé pendant les 132 années de conquête qui ont débuté en 1830, mais aussi de contribuer à la «réconciliation entre les peuples français et algérien», lit-on dans une déclaration particulièrement ambitieuse du Palais de l’Élysée.

Macron est le premier chef d'État français à aborder cette question scandaleusement négligée depuis la défaite du pays aux mains des nationalistes algériens en 1962, déclarant aux journalistes lors d'un voyage de retour d'Israël en début d'année: «La guerre d'Algérie est aujourd'hui absente de notre mémoire politique. et le sujet d'un conflit de souvenirs comme l'était l'Holocauste. Il a ajouté: «Nous n'en parlons pas. Nous l'écrasons.

Cependant, les communautés algériennes en France, ainsi qu'en Algérie, ne sont nullement convaincues que le rapprochement est si proche. C'est parce que leur mémoire collective est informée par les épreuves qui ont persisté longtemps après la liberté.

Lorsque la victoire a été obtenue après la guerre d'indépendance algérienne qui a duré près de huit ans, les forces gagnantes ont affirmé qu'environ 1,5 million d'Algériens avaient été tués. Les morts allaient d'hommes, de femmes et d'enfants anéantis par le napalm ou dans des grottes utilisées comme chambres à gaz improvisées aux séparatistes algériens noyés ou frappés à mort par la police parisienne à la suite de rafles dans la capitale française.

Les responsables de ces meurtres de masse ont toujours été protégés par leur gouvernement, dont les chiffres officiels de morts et de blessés n'ont sans surprise jamais été corrélés à ceux produits par le FLN algérien, le Front de libération nationale. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les Français n'ont même pas reconnu le conflit comme une guerre jusqu'en 1999, date à laquelle la législation a décidé qu'il était enfin temps de se débarrasser du sinistre euphémisme «opérations pour maintenir l'ordre».

Les patriotes français signalent la perte de leurs propres soldats et milices de colons – quelque 28 000 morts, 75 000 blessés et des milliers d'autres disparus. Les soi-disant harkis algériens qui se sont battus pour la république – dans de nombreux cas comme chair à canon – ont fait jusqu'à 150 000 victimes.

Contrairement à l'Inde britannique, le joyau de la couronne de l'empire français faisait partie intégrante de la France. L'Algérie avait la sienne départements – l'équivalent gaulois des comtés – et ses colons colonialistes, les soi-disant Pieds-Noirs («pieds noirs»), ont renvoyé les députés à l'Assemblée nationale à Paris.

Des ouvriers des communautés autochtones arabes musulmanes ont été quant à eux importés sur le continent par centaines de milliers pour aider à la reconstruction de la France, en particulier après la seconde guerre mondiale. Ils vivaient à l'origine dans des bidonvilles qui se sont développés pour devenir des lotissements décrépits où se trouve encore aujourd'hui la grande majorité des Franco-Algériens. Ils continuent de subir des discriminations dans tous les aspects de leur vie, ainsi que des brutalités policières.

À son tour, la nostalgie des Pieds-Noirs reste forte au Rassemblement National (National Rally) – le parti d'extrême droite fondé sous le nom de Front National par Jean-Marie Le Pen, le raciste et négationniste condamné, qui a été lié à des actes de torture alors qu'il était soldat en Algérie. Il nie toutes les allégations d'implication dans la torture. La profonde antipathie à l’égard des Nord-Africains, et en fait de l’islam, est toujours une part importante de la politique du mouvement. Comme tant d'autres, ils maintiennent une vision coloniale des musulmans arabes à la peau sombre, qu'ils ne considèrent pas comme français.

En ce sens, la question de l'Algérie est bien plus que la guerre – elle en est venue à définir la nature de la France moderne, et en particulier ses préjugés et ses inégalités.

Macron est un politicien astucieux, et on pourrait faire valoir que sa tentative de résoudre les griefs en suspens représente simplement une élection, le chef de l'État espérant convaincre les électeurs franco-algériens avant de briguer un second mandat en 2022.

Stora, son historien choisi, est un universitaire très bien noté avec un dossier exceptionnel de recherche sur les affaires nord-africaines, mais il est basé en France et – tout aussi significatif – n'est pas un Algérien. Au contraire, il est issu de la colonisation Pieds-Noirs. Sa ville natale est Constantine, près de laquelle quelque 45000 civils algériens ont été massacrés par les Français lors des troubles de mai 1945.

Comme on pouvait s'y attendre, le gouvernement algérien a demandé à son propre professeur distingué, Abdelmadjid Chikhi, directeur général du Centre national des archives algériennes, de mener une «enquête de vérité» – comme cela est décrit à Alger – en parallèle avec Stora.

Ayant parlé à Macron de la guerre et de la mémoire, je suis convaincu qu'il veut faire sa marque dans les relations franco-algériennes. Originaire de la Somme, il est extrêmement sensible à la façon dont les guerres mondiales sont constamment commémorées, mais pas les guerres coloniales. Juste avant son élection en 2017, Macron a déclaré qu'il y avait des «crimes et actes de barbarie» en Algérie qui seraient aujourd'hui poursuivis en tant que «crimes contre l'humanité».

C'était en soi une reconnaissance crue de l'étendue de la sauvagerie française, suggérant que la prochaine étape évidente serait des excuses et même des réparations. Des condamnations judiciaires pourraient certainement être obtenues.

La France n'a reconnu sa collaboration à l'Holocauste qu'en 1995, lorsque le président de l'époque, Jacques Chirac, a officiellement admis et présenté ses excuses pour le rôle que ses compatriotes avaient joué dans l'envoi de Juifs à la mort dans les camps de concentration nazis.

Macron a déjà de nombreuses preuves soulignant la nature perverse de l’Algérie française. Répéter académiquement ce que nous savons ne fera pas grand-chose. Si quoi que ce soit, cela pourrait exacerber les griefs. Ce qu'il faut, ce sont des excuses, des réparations et – oui – même des poursuites.

• Nabila Ramdani est une journaliste et universitaire d'origine algérienne née à Paris

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